Propos recueillis dans le hangar, à 21 h 40, entre le dîner et le tour de piste de nuit. Le Commandant a accepté à condition qu'on ne l'enregistre pas. On l'a enregistré.
Commandant, pourquoi avoir fondé une école ici ?
Parce qu'il n'y a personne. Pas de tour, pas d'inspecteur, pas de voisins. Le désert ne porte pas plainte.
Vos élèves sont seuls aux commandes dès le premier jour. Ce n'est pas un peu tôt ?
Le premier jour, c'est déjà tard. Moi, on m'a mis seul dans l'avion le matin, et l'après-midi on m'a dit que j'avais passé l'examen. Je ne savais pas qu'il y avait un examen.
Vous coupez le moteur en vol sans prévenir. Pourquoi ?
Pour voir qui ils sont. Certains crient, certains prient, certains volent. Je garde ceux qui volent. Les autres, je les garde aussi, ils ont payé.
On parle de dix victoires aériennes. Contre qui ?
(Il boit son thé pendant quarante secondes.) Vous voulez encore du thé ?
Et la navigation le long de la frontière ?
C'est de la géographie. Les élèves doivent savoir où elle est. Le meilleur moyen de savoir où est une frontière, c'est de passer très près. Ou un peu dessus.
Vous avez été suivi par un hélicoptère militaire en septembre.
Suivi, non. Accompagné. Il était plus lent que nous. Il a fini par rentrer, je pense qu'il avait faim.
Votre licence n'est plus à jour depuis 2019.
Faux. J'ai une licence de pilote Expert, délivrée par SkyDune. C'est la plus haute qualification de l'école. Je suis le seul à l'avoir. (Il la sort de sa veste : une carte plastifiée, avec sa photo et un tampon de Brahim.)
Pourquoi ce Colt 45 à la ceinture, même en vol ?
Pour le souvenir. (Il pose la main dessus.) Et parce qu'en vol, on ne sait jamais qui on va croiser.
Avez-vous déjà eu peur ?
Une fois. En 2003, le jour de mon premier mariage. Depuis, plus rien.
Un conseil pour les futurs stagiaires ?
Portez votre parachute. Pas pour sauter : pour que je sache que vous avez compris.
Et pour la suite de SkyDune ?
Un deuxième avion. Hassan et Brahim disent qu'il leur manque seulement une aile et un moteur.